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woxx | 10 04 2015 | Nr 1314
REGARDS 9
Lorsqu’un supérieur se lâche...
est donc de « montrer que derrière ce vernis d’éducation, de capitalisme à outrance, de société qui fonctionne bien, il y a cette horreur ou l’humain n’existe plus pour faire place au ren- dement et à l’efficacité ».
Énoncé en ces termes, l’argument de la pièce pourrait pousser le spec- tateur à la dépression, si du moins il n’y est pas déjà sujet car harcelé au travail. Mais le dramaturge américain, avec des accents rappelant l’absur- dité paroxystique d’un Ionesco, évite le piège habilement. « Les auteurs anglo-saxons ont ce talent de mettre le doigt là où ça fait mal, mais de le faire avec à la fois réalisme et hu- mour », précise la metteuse en scène. Un humour qu’elle compare avec ce rire nerveux qui peut éclater, comme un exutoire, dans les situations les plus tragiques. En tout cas, « sans le rire, la pièce deviendrait extrêmement lourde ».
Estampillé intemporel
Plus que le théâtre de l’absurde, c’est pourtant l’univers de Terry Gilliam dans « Brazil » qui s’est im- posé comme inspiration princi- pale pour Fabienne Zimmer. Dans le film et dans la pièce, on est hors du temps, comme dans une immense métaphore de la société actuelle ou passée. La machine à écrire présente dans les deux n’est pas à prendre à la lettre comme objet de datation, mais plutôt comme symbole de mécani- sation. Hanrahan, le vérificateur su- balterne mais déjà établi de la pièce,
est en bien des points semblables au Lowry du film : pour s’échapper d’un quotidien où il exerce avec soumis- sion un métier aliénant, il s’échappe en rêve, ici à travers les lettres que sa femme lui écrit ; mais l’engrenage in- fernal du système lui nie toute échap- patoire réelle. Clin d’œil au film égale- ment, ce tampon dont l’encre exécute avec fracas les sentences de Merkin.
Pour pousser la métaphore de la société dans ses retranchements, la metteuse en scène a eu l’idée de montrer symboliquement trois géné- rations sur scène, qui forment finale- ment un tout : « Pour moi, les trois sont la déclinaison du même person- nage : Dobbitt, c’est le petit jeune qui vient d’arriver et qu’était probable- ment Merkin deux générations aupa- ravant ; Hanrahan est celui qui survit en éliminant les autres, mais qui reste finalement au même endroit, qui n’évolue pas ; Merkin, c’est le résul- tat final, car il n’a plus de sentiments, il est devenu un monstre en quelque sorte. » Charge symbolique élevée et humour à faire ressortir comme exu- toire : le travail des comédiens n’est pas de tout repos, et les attentes considérables.
Les trois s’en tirent avec les hon- neurs. Il faut pourtant relever la per- formance d’Hervé Sogne, dans la peau d’Hanrahan, dont le rôle est peut-être le plus complexe et le plus représentatif du propos de l’auteur. D’abord manipulateur sournois à l’image de son chef Merkin pour mieux rabaisser Dobbitt, il régresse graduellement en raison d’une al-
liance de circonstances entre ses col- lègues et de l’échec de son mariage, pour enfin boucler la boucle et se re- trouver Gros Jean comme devant. In- carner ce personnage demande une sacrée dose d’énergie, d’autant que la pièce dure près de deux heures. Jean- Marc Barthelemy est convaincant en petit nouveau que le système accule finalement à une violence pourtant bien refoulée, tout comme Claude Frisoni en supérieur impersonnel. Un rôle qui a permis à l’ex-directeur de l’abbaye de Neumünster de répéter dernièrement que « quand on devient chef, on devient con », lui y compris.
Éternel recommencement
L’apport viscéral des comédiens permet d’éviter une trop grande in- tellectualisation de la pièce, dont l’at- mosphère met du temps à s’installer. Elle pourrait sembler longue, jouée sans cette pointe d’humour absurde qui, comme on l’a vu, vient crever de temps en temps l’abcès d’une atmos- phère étouffante. Il n’empêche que certaines scènes se plaisent à répéter un propos que le spectateur a proba- blement déjà assimilé, alors que cer- taines situations sont évoquées sans forcément être développées jusqu’au maximum de leur potentiel drama- tique : que penser par exemple de ces yeux mystérieux qui scrutent l’usine depuis l’extérieur - selon la direc- tion - ou dans son périmètre même - selon les vérificateurs ?
La mise en scène bien pensée et le jeu des comédiens portent donc
un texte non exempt de petits dé- fauts. Tout s’imbrique, les décors de Jeanny Kratochwil jouant habilement des moyens réduits pour laisser un goût d’inachevé que justifie le perpé- tuel recommencement de l’enferme- ment dans le travail. Cerise sur le gâ- teau, et bonne raison d’arriver un peu en avance : le programme musical - outre l’inévitable référence à « Bra- zil », on l’aura compris - précédant le lever de rideau fait la part belle aux chansons qui évoquent l’univers du travail, afin d’instaurer une ambiance adéquate.
C’est donc à une expérience com- plète et très symbolique du harcèle- ment et de la souffrance au travail que nous convie le TOL avec « Sous la ceinture ». Gageons que nombreux seront ceux qui y reconnaîtront des personnages croisés lors de leur vie professionnelle. D’autres, plus lucides ou plus pervers, s’y reconnaîtront même peut-être...
Les 16, 17, 18, 22, 23 et 24 avril à 20h30, au Théâtre ouvert Luxembourg.
PHOTOS: TOL

